Circuit des pierres à cupules d’Allemogne

samedi 16 mars 2013, par Martine Rouph

Au Club Alpin, nous ne randonnons pas seulement les yeux rivés sur le chronomètre et l’altimètre.
Nous prenons le temps d’admirer le paysage, de photographier des fleurs, d’identifier une trace dans la neige ou de partager un moment avec une harde de chamois, voire de s’interroger sur la structure ou la provenance d’un caillou.

Pierres à Cupules.

Quelle étrange appellation ! Si je cherche dans le dictionnaire, cupule = petite coupe. Nous trouvons en botanique les Cupulifères (Fagales) - qui ont leurs fruits enchâssés dans une cupule (noisette, gland). Mais au sujet des pierres, il n’y a aucune indication.

Pourquoi tant d’intérêt pour ces gros cailloux ?

On trouve un peu partout en France ou en Suisse - et même dans le monde entier - des pierres à cupules.
En Suisse, "ces pierres aux écuelles" sont classées en tant que patrimoine et répertoriées sur les cartes topographiques.
Dans le Pays de Gex, ces pierres n’intéressent visiblement pas grand monde.
Or, c’est une chance à Allemogne, d’avoir une telle concentration de pierres, sur un périmètre si restreint (sur une distance d’un kilomètre). Et peut-être, est-ce tout à fait exceptionnel !

Ces pierres à cupules ont une triple valeur pour notre région :
- Ce sont des pierres erratiques - pierres granitiques ou en gneiss provenant des Alpes, témoignage des grandes glaciations.
- Nos ancêtres préhistoriques y ont gravé des "sculptures" que l’on ne sait toujours pas déchiffrer.
- De nombreuses légendes se sont greffées autour de ces monuments mégalithiques.

Je ne suis pas spécialiste en géologie ni en Préhistoire.
C’est en me baladant au-dessus d’Allemogne (hameau de Thoiry), que j’ai pu découvrir - avec l’aide d’un autre hurluberlu - une dizaine de blocs erratiques avec d’étranges sculptures, témoignage de nos lointains ancêtres.
Et au fil de mes recherches, je me suis rendu compte de leur importance au niveau patrimoine.

Presque tous ces blocs ont un nom et une histoire : "Pierre à Crottet", "Pierre à Passon", la "St-Jean", la "Pierre aux Écuelles" ou la pierre à glissade "Lliozet". Même Samson est venu par-là en laissant ses empreintes et son fauteuil. Ce patrimoine a été exploré à la fin du XIXe siècle par un scientifique suisse, M.B. Reber*, mais il est aujourd’hui totalement tombé dans l’oubli.

* Bulletin et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris de 1903 - M.B. REBER (BNP)

Je vous invite à une petite balade parmi ces monuments.
À vous de déchiffrer leurs messages.

Commençons par une petite histoire racontée par les anciens :
« La légende nous dit que Goliath est passé à Allemogne. Les traces de son passage sont encore visibles aujourd’hui. 
Fatigué de sa longue course, il s’est couché derrière une haie. Et en dormant, il a lâché un pet si énorme qu’il s’est produit une excavation et que les cailloux sont tombés sur la contrée comme de la grêle, les arbres et les arbustes se sont brisés, les vaches et les gens ont été renversés et les maisons endommagées. »
En souvenir de cet événement, l’endroit s’appelle encore aujourd’hui la "Pétollière".
(cf Carte IGN Topo 25 n°3429 OT)

D’autres histoires nous attendent tout au long du parcours des "Pierres à Cupules d’Allemogne".

Le rendez-vous se fait à la chapelle d’Allemogne.
Nous empruntons pendant 1 km la route qui monte jusqu’à la ferme Burdairon.

- La visite commence par la Pierre à Piram, située juste au-dessus de la ferme.
Alt : 573 m

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Si de nos jours, cette pyramide impressionne toujours les passants, on peut s’imaginer l’impression produite sur les premiers habitants.
Et, il n’y a pas si longtemps, on y faisait les failles. Aujourd’hui nous retrouvons - malheureusement - des traces de fêtes nocturnes (restant de foyer, canettes de bières, plastiques…).
C’est un bloc en protogine d’à peu près 5,50m de haut.

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Pierre à Piram
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Piram

Mais, déception ! Il n’y a aucune marque sur la surface - sauf au sommet où l’on peut trouver une tige métallique datant de "l’homo modernus".

Continuons à monter par un sentier qui part à gauche.

- Faisons un petit détour par la Maison Rouph, car dans le bosquet situé à l’Est de cette baraque (toute délabrée à mon grand regret), il y a un petit "fauteuil" en beau granite.

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Fauteuil Rouph
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Fauteuil Rouph

- À partir de là, il faut retrouver le sentier qui monte parallèlement à la Combe à Passon.
Magnifique sentier, car au printemps, nous rencontrons de superbes ophrys mouches et bourdons - une des grandes richesses des bas-monts du Jura gessien.

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Ophrys bourdon
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Ophrys mouche

Après 10 mn de montée, nous remarquons un gros rocher sur le côté gauche du sentier. Alt : 707m

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Pierre à Crottet

C’est un bloc de gneiss de forme de trapèze.
H = 1,70 m - L = 4,60 m - l = 4,50 m.

Nous avons ENFIN découvert une pierre à cupule - ou plutôt "pierre aux cupules".
En effet, sur le côté Sud, nous trouvons de nombreux "trous" reliés par des rainures.
Voici la Pierra à Crottet.

Le dessus est assez plat et comporte des sculptures sur toute la surface.

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Sur le côté N-E, les cupules communiquent aussi entre elles par des rainures et l’ensemble forme un dessin complexe.

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Pierre à Crottet Dessin de Reber

-  Pierre à Passon

Continuons le parcours en faisant du "tout terrain" pour rejoindre la Combe à Passon, que nous redescendons jusqu’à l’altitude de 673 m.

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Nous rencontrons à nouveau un beau bloc de gneiss presque plat, en forme de losange.
H = 2,20 m - L = 5m / 4,5 m
La dalle s’incline vers le Sud et possède de belles cicatrices. Nous trouvons de nombreuses écuelles reliées entre elles par de longues rainures.

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Sur le bord, en bas, accolé à la pierre, il y a un bloc calcaire avec de curieux trous évoquant une empreinte de pied.
Est-ce l’empreinte d’un dieu mythologique ou celle du Diable ?

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Sous la pierre, il y a un trou qui, d’après les "on-dit", aurait servi d’abri pour les bergers, mais qui depuis, s’est comblé. Il sert aujourd’hui de refuge au renard ou au blaireau.

- Pierre à Llozet

Pour rejoindre la Maison Jambron, nous remontons directement la rive gauche de la combe. Arrivé au plat, il faut louvoyer un peu dans la forêt, pour tomber sur une pierre plate enfouie dans le sol.
Alt : 714 m.

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Voici la Pierre à Llozet (ou Liozet).
Llozet (de "Llauze" = lauze) signifie "glisser".
l = 3,35m - L = 4,70m (certainement plus, car elle se perd sous la terre).
C’est une belle dalle inclinée avec, au centre, de haut en bas, un creux poli et assez large, supposant une pratique de glissade.
Cette marque peut provenir d’un lit de ruisseau, ce qui a pu inciter les humains à s’y glisser (c’est le prototype du toboggan).
Il existe de nombreuses légendes à travers le monde sur ces pierres à glissade.

Il y a une 2ème pierre à Liozet, mais plus petite, à quelques 50 m au-dessus.

- Pierre à Jambron

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Nous sortons du bois pour déboucher sur le joli pâturage de Jambron.
Alt : 680 m.
L’orthographe de ce site a beaucoup changé (faute d’orthographe ou prononciation en patois ?) : "Tchambron", "Tiombron", "Jambron", "Jambon" (voir carte suisse au 1/25000 de 1980).

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La pierre est située au-dessous de la Maison Jambron. Elle est encastrée entre les troncs d’un châtaignier et d’un chêne.
H = 1,10 - L= 5,50m - l = 4m.
Le long de la crête, nous pouvons compter une 20aine de cupules, malheureusement très érodées et recouvertes de lichen.

- Tout en haut du champ, en se dirigeant vers la forêt, se trouve un autre bloc de gneiss assez imposant, mais enfoui dans la terre. Il faudrait le dégager pour peut-être découvrir quelques traces.

Et c’est là qu’il faut s’arrêter pour écouter la légende que racontent les habitants d’Allemogne :
Les géants de l’ancien temps, comme Samson et Goliath, sont passés par là et, pour se divertir, ont joué aux boules. Ils les jetèrent si loin, que certaines ont atterri à Divonne - où nous pouvons encore aujourd’hui voir la Pierre à Goliath.

- Pierre à Samson

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Après cette remontée du pré Jambron, nous reprenons à droite (à l’E) un vague sentier en bordure de la forêt, vieille trace d’un mur. Après 200m, nous découvrons une pierre étonnante.
Alt : 700 m
H = 3,50m - L = 5m - l =2,50m.
Nous découvrons l’empreinte des mains et des pieds de Samson (un groupe de 10 trous et 2 pieds de bonnes pointures).

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En plus, cette pierre est située entre la combe de l’Enfer (Allemogne) et la combe du Paradis (Baizenas). Servait-elle de pierre à sacrifice, où la tête tranchée de la victime partirait à droite ou à gauche... ?

- Pierre à Saint-Jean

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Il faut continuer à travers la forêt, à même altitude, pendant environ 300m.
Nous arrivons alors vers un bloc très discret, perdu au milieu de la forêt.
Alt : 690 m.
C’est une pierre plate, lisse, peu inclinée comme les Lliozet, mais de proportion plus grande.
L = 4m - l = 3,20m. Mais étant quasiment enfouie dans la terre, il est impossible de savoir sa grandeur réelle.

Il y a quelques cupules, mais beaucoup de rainures verticales, suivant la fente naturelle de la pierre. En l’inspectant de plus près, nous découvrons des inscriptions très effacées :"ST JEAN".
Et oui, le christianisme est passé par là !

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- Pierre aux Écuelles

Nous redescendons au Bachet (pt 657) et nous prenons le petit sentier qui se dirige N-NE dans la forêt. Après 5 mn de marche, nous sortons de la forêt et nous virons sur la gauche pour remonter un petit sentier sur quelques mètres. Il faut ensuite remarquer une petite sente à droite - que seuls connaissent les sangliers. La "Pierres aux Écuelles" ne se laisse pas approcher facilement.

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Alt : 650 m
C’est une belle dalle inclinée, enfouie partiellement dans la terre sur le haut.
H = 2m - L = 3 m - l = 2,60 m
C’est certainement la pierre plus caractéristique du circuit - par le nombre et les différentes formes de ses cupules.
J’ai dénombré plus de 30 "écuelles", toutes de belle grandeur, certaines à fond plat, d’autres en forme d’entonnoir, certaines reliées par des rainures plus ou moins naturelles.

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- Pierre à Martine

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Redescendons et continuons dans les bas-monts en direction de Sergy.
Alt : 670 m
Juste à la limite communale, se trouve une petite pierre qui se laisse très vite envahir par les ronces.
Petite, mais avec la plus grande cupule du site : 24 cm de diamètre. Elle est presque toujours remplie d’eau.
C’était sûrement une station météo préhistorique ou peut-être un abreuvoir pour oiseau.
Cette pierre a inspiré aussi d’autres personnes. On y retrouve beaucoup d’inscriptions de l’homme moderne.

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- Fauteuil de Samson

Après ce petit kilomètre de marche, il faut penser à revenir.
Reprenons le sentier qui nous ramène au Bachet et redescendons vers la Pierre à Piram.
Mais, à mi-chemin, nous bifurquons à droite à travers champ, parmi les ronces envahissantes.

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Nous rejoignons un bosquet. Et c’est en se faufilant entre les branches que nous découvrons le fauteuil de notre copain Samson.
Alt : 655 m
C’est un beau bloc de schiste, cassé à angle droit - comme le fauteuil Rouph.
H = 3m - L = 6,20m - l = 3m - Hauteur du "dossier" : 1,60m

Ce bloc est peut-être le plus intéressant et le plus énigmatique.

Sur le "siège" du fauteuil se trouvent une série de cupules, dont quelques-unes sont reliées par des rainures.

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Mais je laisse la parole à Monsieur Reber pour une description détaillée.

Description de REBER :
« À peu près au milieu de ce bloc, on remarque une brisure de 1m60 de hauteur, sans que le reste de l’épaisseur se soit fendu. Tandis que la partie du haut forme une sorte de toit avec une crête parfaitement marquée, le bas, où le morceau en question manque, se présente avec une surface assez plate, avec une surface de 2m40 à 2m70 sur 3m10.
Au bord N-E, presque au bord, sur une partie assez horizontale longue de 1m80, se trouvent groupées une série de belles et profondes écuelles, dont quelques-unes reliées par dans rainures, une autre isolée, vers le bord S, à 80 cm du bord, avec un diamètre de 12 cm et une profondeur de 4 cm. La plus volumineuse des sculptures est située à l’E du groupe, ayant 13 cm de large et 8 cm de profondeur. Elle est reliée avec une plus petite par une rainure, de sorte que le tout ressemble à une casserole. Encore une, à peu près de la même grandeur, mais sans combinaison, se trouve au milieu du groupe.
3 écuelles à l’Est du groupe, 4 au milieu et 2 au Nord, présentent encore de liaisons par des rainures. Toutes ces sculptures sont d’une conservation parfaite et l’on ne saurait trouver un semblable monument préhistorique avec des signes plus typiques et caractéristiques.
Il faut ajouter que sur le milieu de la pierre, vers l’écuelle isolée du groupe, on remarque des rainures dans plusieurs directions, qui mènent dans l’écuelle en question et semblent ainsi créées pour conduire un liquide dans un petit bassin ou cupule, comme les archéologues français ont l’habitude de les appeler.
Si j’avais déclaré déjà la Pierre à Samson très pratique pour les sacrifices de toutes sortes, c’est à dire pour le culte des peuples préhistoriques, je dois ajouter qu’elle est dépassée de beaucoup par cette nouvelle pierre. Je ne crois pas qu’il serait facile de trouver une pierre de cette forme, à la fois frappante comme curiosité naturelle, se présentant presque comme une table pour le service de sacrifice et une partie + élevée pouvant servir d’autel. Car droit dessus la cassure,près du bord, à l’Est de la crête, se trouve une belle cupule, + une petite à gauche. La partie supérieure se trouverait donc également consacrée au culte"
"Pendant plus de 4 ans, je n’ai pas pu trouver une dénomination pour ce monument préhistorique, pourtant si frappant.
En causant sur notre sujet de prédilection avec M. l’abbé Jolivet, le 25 août 1902, ce savant sut me dire le nom populaire : "Fauteuil de Samson". Ainsi l’esprit populaire a su saisir parfaitement l’utilité de cette singulière forme de pierre et, comme Samson est légendaire dans la contrée, il était impossible de lui trouver un plus beau siège. »
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Fauteuil de Samson - Dessin de Reber
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Minéral incrusté dans la roche du fauteuil

En plus, nous pouvons remarquer de nombreux petits trous sur sa surface verticale. Visiblement, on y a extrait des petits minéraux.

- Il faut maintenant rejoindre nos voitures. La visite virtuelle est terminée.
Mais n’hésitez pas à la faire en réel.
Et si vous avez besoin d’un guide, ou si vous avez des questions ou des remarques, je vous invite à me contacter.

J’aimerais vous faire partager toute l’émotion de cette découverte de notre patrimoine.
Et qu’il puisse enfin être revalorisé pour ne retomber pas dans l’anonymat. Tout le secteur des Pierres à cupules d’Allemogne se trouve dans la Réserve Naturelle. Veuillez donc respecter la réglementation.

Martine ROUPH

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